Dans une institution organisée sur le mode communautaire (mais promulguant le principe d’individualisation), les règles sont au service du bon fonctionnement du système collectif : chacun – résident, famille, membre du personnel, organe de la société- ayant intérêt à ce que l’institution fonctionne bien.
L’existence de règles et la mise en place de moyens pour les faire respecter s’imposent donc à tous comme une nécessité.
Nous retenons trois grandes règles essentielles :
- Encourager les comportements respectueux d’autrui et de ce qui lui appartient.
- Décourager les comportements agressifs.
- Promouvoir le respect de l’intimité.
Ces grandes règles se déclinent en diverses petites règles variant d’un projet spécifique à l’autre.
On peut encourager cette diversité en la lisant comme la part de créativité indispensable à la construction de l’identité propre de chaque projet.
Cela étant, aucune petite règle propre ne peut entrer en contradiction avec les grandes règles partagées par chacun.
On ne peut toutefois pas confondre les obligations contractuelles d’un professionnel de l’éducation spécialisée avec les obligations d’un bénéficiaire ou de sa famille.
On peut déterminer avec P.Traube quelques caractéristiques propres à une règle susceptible de jouer un rôle régulateur de la vie en communauté :
- La règle doit être connue et comprise par chaque personne concernée.
- La règle doit être claire et non ambiguë dans son énoncé et sa formulation.
- La règle doit être juste et non arbitraire.
- La règle doit être modulable en fonction de l’âge et des problématiques individuelles (handicap, …)
- La règle doit être participative autant que faire se peut, en cherchant à associer les acteurs concernés.
- La règle doit être accompagnée d’une sanction réparatrice en cas de transgression.
Une approche particulière de l’éthique en milieu socio –sanitaire que l’on pourrait nommer « éthique de la transgression » invite à reconnaître et à assumer l’intérêt, l’importance et la pertinence des grandes règles propres à une institution, tout en n’excluant pas la possibilité de les moduler en fonction de la singularité d’une situation.
Dans ce contexte, transgresser, c’est aussi accepter de s’écarter d’une règle que l’on connaît et promulgue par souci de tenir compte au mieux des particularités d’un acteur concerné. Il ne serait pas juste de sanctionner quelqu’un pour le non respect d’une règle qu’il ne comprend pas.
Concrètement, un professionnel peut être amené à sortir du schéma classique sanctionnant le non respect d’une règle, afin de s’adapter aux caractéristiques de type psychotiques d’un bénéficiaire sans remettre pour autant en question le bien-fondé de la règle en question.
Toutefois, aux yeux de la communauté, la transgression d’une règle ne peut être banalisée, ce qui complexifie encore la réflexion à avoir d’un point de vue professionnel : ainsi, une mesure d’écartement provisoire d’un résident peut être, aux yeux des autres un rappel de la loi (de la règle) sans que nécessairement la personne concernée par cet écartement n’en saisisse réellement le sens.
La sanction réparatrice, quant à elle, peut être lieu de créativité et d’individualisation.
Elle peut néanmoins être refusée momentanément ou définitivement par la victime.
La triangulation dans la démarche de réparation peut souvent s’avérer utile.
Parallèlement à la mise en place d’une éthique de la transgression, la promotion d’une éthique du caring (prendre soin) permet de renforcer encore le respect des droits des personnes.
Ce « prendre soin » désigne des activités aussi diverses que les soins donnés aux enfants par leurs parents ou par des puéricultrices, le nursing, l’accompagnement des personnes âgées ou les soins aux personnes handicapées, notamment. D’une façon générale, ces activités ont pour perspective commune la prise en charge des besoins des autres, à travers une relation directe entre un intervenant et un bénéficiaire, en tenant compte du fait important que le bénéficiaire ne pourrait pas répondre seul à ces besoins.
L’éthique du soin se présente comme une éthique relationnelle, où les intérêts propres du soignant sont mêlés à ceux du patient. Dans cette optique, il ne s’agit pas, en soignant de prendre sous sa responsabilité l’humanité tout entière, mais de préserver ou de promouvoir une relation particulière avec une personne particulière.
Ni égoïsme individualiste ni altruisme utopique, donc.
D’une façon plus précise, l’éthique des soins propose une alternative à la vision libérale individualiste classique qui envisage la société comme un agrégat d’individus libres, égaux et indépendants qui choisissent de s’associer ou non les uns avec les autres.
Une telle vision obscurcit l’évidence que certains sont bien moins libres, égaux et indépendants que d’autres ; que chacun d’entre nous, durant des périodes plus ou moins longues, est confronté à la dépendance, à l’infirmité, à la maladie ; qu’il perd alors une partie de sa liberté d’agir et d’entreprendre.
L’éthique du soin vient ainsi rappeler l’interdépendance des êtres humains : nous sommes avant tout des êtres de relation, même si nous sommes aussi des individus. Autrement dit, ce sont les relations que nous entretenons les uns avec les autres qui nous permettent d’être des individus libres et autonomes.
Pour mieux saisir ce qu’est le prendre soin, nous proposons de suivre un modèle qui envisage le « prendre soin » comme un processus en quatre phases interconnectées1.
Etre attentif.
Il s’agit de la première phase du processus où nous reconnaissons et acceptons que les autres peuvent avoir des besoins particuliers qui méritent d’être rencontrés. C’est en quelque sorte une phase de prise de conscience voire de révolte.
S’investir.
Après avoir reconnu le besoin, encore faut-il accepter que quelque chose puisse être fait et croire que cela aura une efficacité.
Soigner.
Il s’agit clairement ici de la phase où l’on met la main à la pâte. On s’engage concrètement, physiquement dans les soins.
Se soucier de la réponse du bénéficiaire.
La réponse du bénéficiaire aux soins proposés est essentielle, notamment pour estimer dans quelle mesure les besoins exprimés ont bien été rencontrés. Des besoins perçus non correctement peuvent donner lieu à des réponses inadaptées. Par exemple, le besoin de sécurité de certaines personnes handicapées ne devrait pas déboucher sur des démarches les privant de leur autonomie.
A partir de ces quatre phases, on peut alors dégager quatre principes offrant un cadre éthique cohérent au prendre soin.
Principe d’attention.
Une réponse aux besoins d’autrui nécessite d’y avoir été attentif. L’attention à autrui (dont l’attitude inverse est le mépris ou l’ignorance d’autrui) est donc à la fois un principe régulateur et une condition sine qua non du prendre soin. Une telle attention suppose de celui qui va « prendre soin » une capacité provisoire de retrait par rapport à ses propres préoccupations, soucis voire besoins. Cela dit, il est clair qu’il est particulièrement difficile d’être attentif à autrui lorsque nos propres besoins essentiels ne sont pas satisfaits.
Principe de responsabilité.
La volonté de prendre soin naît souvent d’un sentiment de responsabilité : je me sens concerné par une situation qui me pousse à agir. Autrement dit, le principe de responsabilité renvoie à ma capacité de répondre à l’appel lancé par autrui dont je me rends responsable. Mais il s’agit également pour le professionnel, à travers le principe de responsabilité, de répondre des actions qu’il va poser ou qui ont été posées. Il faut pouvoir accepter de rendre des comptes, c’est-à-dire de partager avec les autres ce qui a justifié mes décisions. Je ne peux cependant me saisir de toutes les causes ni répondre à chacune, au risque de glisser dans la sur-responsabilisation, voire la culpabilisation.
Principe de compétence.
« Avoir l’intention ferme de prendre soin, en accepter la responsabilité et ensuite ne pas réussir à donner des soins de qualité, signifie qu’en fin de compte le besoin de soins n’a pas été rencontré », écrit Joan Tronto2. Celui signifie dès lors que les bonnes intentions ne suffisent pas en matière de caring, une expertise et des compétences sont indispensables.
Principe de sensibilité à la différence d’autrui.
Le besoin de soins à la base du prendre soin est inévitablement lié à une situation de vulnérabilité dans laquelle est placé le bénéficiaire. Un risque d’abus est toujours possible de la part de celui qui est amené à prendre soin. L’abus peut consister ici tout simplement à prendre le pouvoir sur autrui, en l’intégrant dans nos schémas de pensée, en décidant de ce qui lui convient. Un principe éthique s’impose dès lors au caring : celui de rester sensible (à) et de respecter la différence d’autrui. En ce sens, il faut rester conscient du fait qu’une prise en charge n’est jamais totalement neutre, même si une forme de « neutralité bienveillante » constitue un idéal intéressant. On peut proposer du sens à l’autre, tout en l’incitant à la créativité et en lui permettant ainsi de rester acteur de sa vie.
Appliqué aux activités propres au Château de Callenelle, l’éthique du prendre soin invite à penser les rapports entre les résidents et les membres du personnel comme une interrelation. Les droits et les intérêts des uns ne s’opposent pas aux droits et aux intérêts des autres, bien au contraire. Ainsi, la considération qui sera offerte aux membres du personnel tant par la société en général, que par les familles, les responsables institutionnels ou même les bénéficiaires eux-mêmes aura, à terme, des répercussions directes sur la qualité de la prise en charge proposée aux résidents. Mieux on prendra soin des aidants et mieux ils prendront soin des aidés.
Les bénéfices de la mise en œuvre d’une éthique du prendre soin ne sont donc pas réservés aux résidents. Une dynamique est à mettre en œuvre touchant l’ensemble des acteurs de l’institution : résidents, membres du personnel, responsables, familles, etc.
Au-delà des règles et de leurs transgressions éventuelles, nous affirmons donc que chacun, membre du personnel ou résident, doit pouvoir bénéficier, en plus des droits institutionnels ou légaux spécifiques, du droit de profiter d’une éthique du prendre soin. Cela signifie concrètement que chacun doit pouvoir bénéficier, lorsqu’une prise en charge de ses besoins est nécessaire : d’une attention particulière à ses besoins spécifiques, d’une démarche d’aide (de soins, de soutien, de revalidation, etc.) responsable offerte par des personnes compétentes, dans le respect de ses différences.
On ne perdra toutefois pas encore de vue les obligations contractuelles spécifiques pour les membres du personnel.
Concernant le principe de responsabilité, nous voudrions insister sur les deux dimensions mises en évidence. La première envisage la responsabilité comme l’engagement du professionnel à répondre à l’appel à une prise en charge que le résident lui adresse.
Un professionnel ne peut personnellement répondre à tous les appels venant de tous les résidents, mais il peut cependant cultiver sa capacité à rester ouvert à ces appels, même s’il n’est pas en mesure d’y répondre lui-même ; sa responsabilité professionnelle l’engage alors à transmettre la demande à une personne ou à un service qui pourra la traiter.
La seconde dimension de la responsabilité concerne l’obligation à la fois morale et légale faite à chaque professionnel – en lien avec les responsabilités propres de l’institution - de répondre de ses actes et de ses décisions à l’égard des résidents. Cette obligation est indissociable de notre condition de sujet de droits.
Ce travail d’accompagnement est exigeant et éprouvant : il réclame des professionnels enclins à adopter la pensée de Lévinas qui prétend que se préoccuper d’autrui, fût-ce face à l’inexorable est le fondement même de la socialité.